C.SEN // Hip Hop

C.SEN

Trois ans après Correspondances, C.Sen livre Heure de pointe, un EP annonciateur du Tunnel, un second album libre, moderniste et racé. Le secret le mieux gardé de l’underground français.  

Dès ses premières apparitions (Le sirop de la rue, de son compère D.No, 75018 Beat Street, la mixtape de son crew éponyme), C.Sen a emprunté un chemin peu fréquenté. Aux platitudes d’un hip-hop en cinémascope, aux obsessions parfois simplistes des rappeurs, le rimeur du XVIIIe a toujours préféré les récits nuancés d’une existence qui sonne plus juste.

Trois ans après la sortie de son premier album, Correspondances, il n’a pas dévié de cette ligne artistique amorcée il y a 15 ans dans les rues de Paris. Chez C.Sen, il n’est pas question d’esbroufe à la Scarface ni de cocaïne au quintal, plutôt du deal de quelques grammes, de graffitis dans les sous-sols et de coups d’un soir, mais aussi d’amours transis qui tâchent le cœur, d’émotions contraires et de remords intimes qui ne se cachent derrière aucun masque. La colère et l’humilité, comme un tacle aux grands discours, à la bonne conscience frelatée des vantards simplets.

Sur ces nouveaux titres, la vie prend du relief. Armé d’un flow à la fois technique et expressif, le rappeur déroule le fruit de ses errances nocturnes. La proposition semble banale mais l’écriture transforme tout : sa force réside dans sa capacité à embrasser dans un même souffle le dedans et le dehors, désordres intimes et désordres sociaux, descriptions saisissantes et ressenti personnel. A l’image du chef d’œuvre « La Nuit des Temps », peinture de la nuit à Pigalle, sur les boulevards tarifés du nord parisien, C.Sen est constamment au cœur de son sujet.

Ni intello, ni bling-bling, ni politique-machin, C.Sen ne représente que lui-même : son vrai sujet, c’est lui ; c’est à travers son regard que le monde se dessine ici entre caresses et paires de gifles, amertume et bonheurs fugaces. Appuyés sur une écriture puissante qui cristallise impressions, sensations, odeurs et visions, ses textes en disent plus que n’importe quelle description triviale du rap classique. Une textualité moderne, un supplément d’âme qui fait de lui l’un des personnages les plus intéressants du rap actuel.

La contrepartie est évidente : capable d’évoquer dans la même rime le graffiti et l’enfance, la police et l’amour, ce qu’il voit et ce qu’il ressent, son verbe dense et complexe ne se dompte qu’au fil des écoutes. Une poésie intime à décoder soi-même, à l’image d’« Enigme », qui embrasse la planète entière dans un tourbillon de questions.

Mais sous ces mots coule un fleuve plus puissant encore. Secondé  par Walter Wallace et Olivier Dax (Dax Riders), compositeurs de Correspondances, auxquels vient s’ajouter Toxic Avenger (« Dure et belle », « Trafic », « Graffiti Culture », « Say What »), C.Sen pose ses versets sur une électro-sauvage, un boom-bap cuirassé de technologies modernes qui revisitent son patrimoine rapologique en regardant vers demain. Un tout de musique et de son, un univers grandiose et dégueulasse dont le futurisme décharné prolonge à merveille ses émotions rugueuses.

Un pied dans l’underground new yorkais des années 1990, l’autre dans le modernisme du Paris des années 2010, la tête dans la fumée des cierges, le poète en Stan Smith saisit la poésie là où on la croyait éteinte, sur le rebord d’un trottoir, dans la coulure d’un graffiti ou dans ces reproches qu’on se fait à soi-même en rentrant, une fois de plus, à l’aube. Un disque élégant et dur, éclairé par la lueur des réverbères, à ces heures tardives où la lune se reflète avec insistance dans le caniveau. Et toujours ce son lourd…

Thomas Blondeau

 

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